Source : www.lematin.ch
Une dizaine d’années après avoir évolué avec le HC Lugano, Cristobal Huet s’apprête à retrouver le championnat helvétique sous le maillot de Fribourg
Le Wachovia Center de Philadelphie, presque vidé de 20 327 coeurs serrés par la défaite, se mue en théâtre d'une consécration. Sur ces glaces ennemies, Chicago est venu arracher l'ultime victoire en prolongation. Il est là, suivi par une caméra, traqué par un calepin. Il cherche d'autres regards, ceux qui comptent vraiment à ses yeux. Il se retourne: «La Suisse arrive.» Il embrasse son épouse Corine - elle vient de Leysin -, prend son fils aîné Ewan dans ses bras, enlace son frère Antoine.
9 juin 2010, Cristobal Huet (35 ans en septembre) entre dans les livres. Il devient le premier Français à voir son nom gravé sur la Coupe Stanley. Beaucoup chavirent dans l'euphorie et les cris. Pas lui. «J'ai peut-être un peu plus de recul que les autres», sourit-il. Cet épilogue, le portier l'a contemplé au bout du banc, le Finlandais Antti Niemi lui ayant dérobé les galons de numéro 1. «C'est un peu l'enfer au paradis, image-t-il, mais j'ai aidé l'équipe de toutes les façons que j'ai pu.» L'entraîneur Joël Quenneville le lui glisse: «Sans toi, on n'y serait pas arrivé, merci.»
Une mémoire
«Viens, on va voir la Coupe.» Cristobal Huet emmène son fiston vers le Graal. «Quand j'étais jeune, ça ne faisait même pas partie de mes rêves, reconnaît-il. Moi, je voulais juste être champion de France avec Grenoble.» Grenoble, origine et destination: la tradition veut que chaque vainqueur puisse parader avec le calice chez lui durant vingt-quatre heures. Début août, la capitale des Alpes françaises salue donc la «Stanley», «parce que c'est là que tout a commencé». Deux mille personnes se déplacent - des quatre coins de la France, de Suisse, des Etats-Unis, du Canada, et même du Japon. «Quelques-uns doivent être en vacances, ou alors il y a quelque chose qui cloche», rigole «Cristo».
Un cérémonial le glorifie, son discours se noie dans les larmes. Star modeste, le héros prend son temps. Plus de deux heures à signer des autographes, à se laisser photographier. Il s'assure que personne ne reparte sans souvenir. «C'est lui qui a convié ses formateurs à le rejoindre pour prendre la pose», raconte Aurélien «Jimmy» Omer, chef matériel de GE Servette et de la sélection nationale tricolore. «Il fait partie de ces gens qui n'oublieront jamais d'où ils viennent et ceux qui les ont fait grandir», lance l'entraîneur français de Lugano Philippe Bozon. Le lendemain, Cristobal Huet brandit la Coupe devant la tour Eiffel.
Enfant appliqué
Une petite quinzaine d'années ont passé depuis ses débuts à Grenoble. Tout jeune déjà, dans la gueule des Brûleurs de Loups, le club du chef-lieu de l'Isère, c'est un bosseur. «Il était toujours très calme, appliqué, se rappelle Daniel Grando, alors entraîneur général des juniors de l'organisation. Il était loin d'être turbulent. Je vous assure, je ne l'ai jamais vu faire de bêtise.» L'attaquant Laurent Meunier (en stand-by à GE Servette) est de quatre ans plus jeune. Il l'a regardé germer. «Quand les grands jouaient, on les observait, se souvient-il. Ça se remarquait qu'il percerait, mais à un tel point, qui pouvait l'imaginer? Ce qu'il a accompli, c'est exceptionnel. Calme, oui, il l'est, mais pour déconner, ce n'est pas le dernier.»
Très tôt, l'étoile brille. «Tout le monde voulait toujours le propulser dans la catégorie supérieure et j'essayais de freiner les ardeurs, sourit Daniel Grando. Je répétais qu'il fallait le laisser pousser.» Son heure arrive. En 1998, au terme d'une saison en tant que titulaire, Cristobal Huet croque le titre avec Grenoble. L'entraîneur Jim Koleff l'invite au Tessin.
Histoires d'amours
Aujourd'hui agent de joueurs, l'ancien défenseur Gaëtan Voisard s'en rappelle: «Personne ne le connaissait et il intégrait «il grande Lugano». L'équipe était solide, les attentes étaient pesantes... et il nous a menés au sacre.» Il hérite du sobriquet de «clochard de LNA» en raison de son modique salaire pour un étranger.
Son caractère facile permet au Français de s'attirer d'immédiates sympathies. «Une présence comme la sienne dans un vestiaire, c'est le nirvana, estime le directeur sportif d'Ambri Jean-Jacques Aeschlimann, qui faisait partie des leaders bianconeri. Il privilégie toujours les besoins de l'ensemble avant les exigences personnelles - une denrée de plus en plus rare. Et puis, par sa tranquillité, il émet des signaux positifs.» Philippe Bozon acquiesce: «Quoi qu'il arrive, il ne fera jamais de vagues. Il parle doucement. Tout en étant discret et humble, il est sociable et abordable.» Pour Gaëtan Voisard, «il ne représente pas, encore aujourd'hui, l'image de la vedette qu'il est. Il n'a jamais été et ne sera jamais une star. Voilà pourquoi il est autant aimé et pourquoi il est allé si loin.»
Le Jurassien était de ceux qui se sont déplacés à Grenoble pour le voir exhiber la Coupe Stanley: «J'ai eu l'impression que ça faisait deux semaines qu'on ne s'était pas vus. La seule différence, c'est qu'à l'époque, nos histoires d'amour ne faisaient que commencer.» Selon Laurent Meunier, «c'est bien la seule chose qui l'a transformé: aujourd'hui, il investit beaucoup de temps, et c'est bien normal, pour sa belle petite famille.» Corine et Cristobal Huet - qui espère devenir Suisse bientôt - élèvent deux garçons, Ewan (5 ans) et Ayden (15 mois).
Pain noir et «Marseillaise»
Plus d'une décennie a changé d'autres perspectives - sans le changer, lui. Il s'est envolé en Amérique du Nord. Il a mangé son pain noir, en ligue mineure, avec Manchester. Il a savouré la NHL, Los Angeles, Montréal, Washington, Chicago. Il a participé au «All Star Game» en 2007.
Bien sûr, tout n'a pas toujours été rose. Une opération au genou, en 2005, le force à se relancer. Dans l'enchaînement, il chasse de Montréal l'enfant du pays, José Theodore. Avant de voir tomber David Aebischer en disgrâce, tandis que les partisans québécois entonnent la «Marseillaise» pendant les matches.
En équipe de France, sa personnalité aussi est vénérée. «C'est une sorte d'exemple: à chaque fois qu'il a pu, il a fait l'effort de nous rejoindre, dit Laurent Meunier. Et puis, quand il n'est pas là, il nous envoie des messages, des fax d'encouragements, ou il nous contacte par Skype pour prendre des nouvelles.»
Les pieds sur terre
Sous le maillot tricolore, quelques embûches l'ont également forcé à serrer les dents. «A la fin des années 90, il n'avait pas été bien aidé par un sélectionneur suédois qui avait rappelé un ancien Franco-Canadien alors que Huet aurait nettement fait l'affaire, se souvient Daniel Grando. C'était un coup dur, mais Cristo n'a pas bronché.» Ce n'est pas le genre de la maison. Cette dernière saison à Chicago, il ne se démonte pas davantage lorsque quelques contre-performances se retournent contre lui. Les gens sifflent, ça le touche. Mais il se tient prêt et, forçat, il continue à travailler.
S'il donne parfois l'impression de vivre sur une autre planète, c'est qu'il est authentique. «Quand il revient à Grenoble, l'été, c'est un habitant anonyme, raconte Daniel Grando. Il se balade dans la rue, il emmène ses enfants au parc.» Et aux jeunes Français qui rêvent de NHL, il ne distille qu'un conseil: «Sois d'abord le meilleur de ton quartier, puis de ton pays.» Il faut avoir les pieds sur terre pour décrocher la lune.